Le nucléaire civil, nouvel outil de séduction pour la Russie en Afrique

Le Kremlin applique une diplomatie tous azimuts en Afrique, théâtre secondaire de son affrontement avec l’Europe et les États-Unis.
C’est une énième rencontre avec un dirigeant africain que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a conclu au Tchad le 5 juin dernier, après s’être rendu en Guinée, au Congo-Brazzaville et au Burkina Faso. Les tournées africaines du chef de la diplomatie russe se multiplient depuis le début de la guerre en Ukraine, et toutes visent un objectif : contrer “la propagande occidentale” afin de rallier les gouvernements africains à la vision russe du monde.
Si la présence russe sur le continent africain semble surprendre la communauté occidentale, elle date pourtant du siècle dernier : l’Union soviétique était pleinement investie dans la lutte pour l’indépendance des pays colonisés. L’héritage de ce soutien se traduit aujourd’hui par une diplomatie tous azimuts de la part de Moscou, qui noue des partenariats dans une large variété de domaines (sécuritaire, énergétique, agricole, médical, minier…).
Multitude de partenariats nucléaires
Moscou excelle particulièrement dans un secteur : le nucléaire civil. La Russie se distingue des autres fournisseurs en proposant une prestation de services complète, de la construction à la mise en œuvre, en incluant la formation des ingénieurs, l’entretien et la récupération des déchets radioactifs. Ces dernières années, une multitude de partenariats nucléaires a donc été signée sur le continent. Des centrales pourraient ainsi voir le jour aux quatre coins de l’Afrique, de l’Algérie au Rwanda, en passant par le Maroc et le Burkina Faso.
Cette coopération est principalement menée par l’entreprise publique Rosatom, dont les activités sont fortement liées aux stratégies du ministère russe des Affaires Étrangères. Les pays africains acceptent de coopérer avec la Russie car “lorsqu’on travaille avec elle, on est soumis à une réglementation qui est moins stricte que si on travaille avec les partenaires occidentaux”, explique Michel Liégeois, Professeur en relations internationales à l’UCLouvain.
Soutien des dictatures militaires
Faut-il s’inquiéter d’un tel développement du nucléaire civil en Afrique sous l’égide russe ? Le civil a déjà servi de tremplin pour développer une capacité nucléaire militaire, l’Iran étant l’exemple le plus connu. D’après Michel Liégeois, les pays africains qui coopèrent avec la Russie dans ce domaine n’ont toutefois pas l’ambition de devenir une puissance nucléaire. “L’arme nucléaire sert de marqueur de puissance, à condition d’être, à côté, une grande puissance économique, commerciale, culturelle comme la Chine ou la France. Ensuite, le prix à payer est absolument énorme. À partir du moment où on a l’intention de violer le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et évoluer vers le nucléaire militaire, ça veut dire qu’on se met à dos le reste du monde. On subit alors un ostracisme international et des sanctions extrêmement dures que ces pays n’ont pas les moyens de payer.” Les pays intéressés envisagent donc le nucléaire principalement en termes d’autonomie et d’indépendance énergétique.
Reste à voir si ces partenariats conclus avec Rosatom se réaliseront bien sur la durée. L’entreprise a par exemple signé un accord avec les autorités égyptiennes en 2018 pour ouvrir une centrale nucléaire en 2029 à El Dabaa (dans le nord-est du pays). L’investissement de 25 milliards de dollars est financé 85 % à par un prêt de l’État russe. Les travaux ont débuté en 2022 malgré la guerre en Ukraine, mais la Russie aura-t-elle encore les moyens de les poursuivre quand l’effet des sanctions occidentales se révélera à long terme ? Celles-ci compliquent déjà les initiatives russes liées à l’activité minière en Angola (extraction de diamants), Guinée (or) et Namibie (uranium).
La coopération sécuritaire aussi s’essouffle depuis le début du conflit en Ukraine. L’industrie russe est particulièrement active dans ce secteur, où les propositions de Moscou sont diverses : déployer la présence de mercenaires Wagner, vendre des armes et équipements militaires, et former ainsi qu’entraîner les (para) militaires du pays concerné, parfois conjointement avec des soldats russes…
Le choix de la rupture
Du côté des régimes militaires, l’intérêt est clair : la Russie est le seul partenaire qui propose rapidement un certain nombre de solutions pour asseoir leur pouvoir. De son côté, Moscou y voir un double avantage : signer des contrats juteux pour ses entreprises de défense et maintenir au pouvoir des gouvernements qui lui sont favorables. Cette instrumentalisation est donc accompagnée d’une importante opération de communication sur les réseaux sociaux de la part du Kremlin.
Cette stratégie porte particulièrement ses fruits en Afrique subsaharienne. Des pays comme la Centrafrique, le Mali, le Niger ou le Burkina Faso tournent désormais le dos à la France, leur allié traditionnel, et envisagent (ou ont déjà choisi) la Russie comme un nouveau partenaire majeur, aux côtés de la Chine, l’Iran ou la Turquie. “Il est clair que la Russie a fait son entrée dans une zone dont elle était relativement absente il y a quelques années, analyse Michel Liégeois. C’est un basculement géopolitique assez inattendu et rapide, et donc rare. La Russie fait une pierre deux coups : elle efface la France de son périmètre [stratégique] et elle installe ses intérêts économiques dans une zone qui est quand même importante en ressources naturelles.”
Depuis l’invasion de l’Ukraine, toutefois, les exportations d’armes ont régressé, l’industrie russe de l’armement étant fortement sollicitée sur le front européen. Certains pays, comme l’Afrique du Sud et le Mali, sont d’ailleurs soupçonnés par Washington d’avoir renvoyé momentanément des armes russes pour soutenir l’effort de guerre.
Vers une désillusion ?
Pour l’heure, bien que le volume des échanges soit en croissance constante depuis le début des années 2010, Moscou ne constitue pas encore un acteur économique important sur le continent par rapport à la Chine, l’Union européenne, les États-Unis ou l’Inde. En 2018, la valeur des échanges commerciaux atteignait 20,5 milliards de dollars, contre 256 milliards pour l’Union européenne et près de 186 milliards pour la Chine.
Les observateurs sont divisés sur la question de l’avenir des relations entre la Russie et certains pays africains. Les uns pensent que la présence russe, telle qu’elle se traduit en Afrique subsaharienne, est vouée à s’étendre à tout le continent. Les autres, comme Michel Liégeois, estiment que cette coopération ne se construit pas assez sur des bases durables. “Je ne suis pas très optimiste sur cette convergence d’intérêts, qui pourrait ne pas durer très longtemps. Sur le plan militaire, la Russie n’est pas capable de fournir l’ensemble des éléments nécessaires à une sécurisation durable de la région. Sur le plan économique, si les contrats signés peuvent paraître intéressants à court terme, je ne pense pas qu’ils assurent des perspectives de développement très prometteuses pour les pays à long terme. Le réveil risque donc d’être brutal. Non seulement il n’y aura toujours pas assez de sécurité mais il n’y aura pas non plus d’améliorations significatives des conditions de vie des populations. Dans ces circonstances, le partenariat ne me semble pas destiné à produire de très bons résultats. Il va être remis en cause à un moment ou à un autre.”



![Miners work at the D4 Gakombe coltan quarry in Rubaya, Democratic Republic of the Congo. [Moses Sawasawa/AP Photo]](https://www.africadixit.com/wp-content/uploads/2025/05/01-17-390x220.avif)