André Bonamy : un visionnaire français et la continuité historique entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne (1917-1933)

Par la rédaction d’Africa Dixit
Entre 1917 et 1933, l’administrateur colonial français André Bonamy a rédigé trois rapports majeurs mettant en lumière les liens historiques et géopolitiques profonds entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne. Ces écrits, à contre-courant des logiques coloniales de l’époque, défendent avec conviction l’intégrité territoriale du Maroc et soulignent l’importance stratégique du désert comme espace de connexion plutôt que de séparation.
Un réseau saharien ancien et dynamique
Dès 1917, Bonamy met en évidence la présence commerciale marocaine dans le Sahel, soulignant les liens entre les tribus du Drâa, du Tafilalet et de la Sâqiyya El Hamra avec des sanctuaires au cœur de la Boucle du Niger, atteignant même Tombouctou. Il note que les Ait Khebbach, les Ouled Jerir, les Kuntas de l’Azawad réfugiés dans le Drâa, ainsi que les Tajakants, étendaient leur influence jusqu’à Gao, dans l’actuel Mali.
Pour Bonamy, cette réalité géo-historique fonde une revendication : celle de la marocanité du Sahara et du droit de l’Empire chérifien à préserver sa frontière avec l’Afrique noire. Une idée visionnaire, à contre-courant des logiques coloniales de l’époque.
Le désert comme trait d’union
En 1923, Bonamy remet un second rapport, consacré également aux réseaux commerciaux entre le Maroc et l’Afrique noire. Son livre « Les deux rives du Sahara », publié en 1924, est le fruit de cette mission. Il y développe une approche visionnaire : celle d’un espace économique unifié, où les caravanes et les routes sahariennes assurent depuis des siècles les échanges de biens, d’idées et d’influences. Ce rapport devient une référence. Le général Lyautey lui-même s’en sert pour appuyer une thèse politique forte : l’intégrité territoriale du Maroc implique une frontière ouverte vers l’Afrique noire.
Bonamy souligne également la présence directe de l’administration marocaine dans les régions sahariennes, et de ses connexions historiques avec l’Afrique noire. Les relais du pouvoir passaient par les oasis stratégiques : Tekna, Tindouf, Teghaza, Taoudeni. À travers ces points d’appui, le Maroc assurait la continuité d’une influence souple, mais efficace, reliant les zones commerciales du Tafilalt et du Drâa aux marchés plus lointains du Mali et du Niger actuels.
Tensions coloniales et éveil nationaliste
En 1933, Bonamy est de nouveau missionné. Son troisième rapport élargit le prisme : il s’agit cette fois d’analyser les tensions diplomatiques entre la France et l’Espagne au sujet du Sahara et de la zone Nord du Maroc. Mais ce document va plus loin. Il examine également le contexte intérieur, marqué par l’émergence du nationalisme marocain et la polémique suscitée par le Dahir dit berbère du 16 mai 1930, perçu comme une tentative de division entre Arabes et Berbères.
Bonamy y voit le signe d’un réveil politique marocain profond, mais aussi d’une recomposition des relations avec l’Afrique de l’Ouest. Il observe que les solidarités historiques entre le Maroc et le Sud se réactivent. Les opposants au Dahir trouvent parfois des relais dans les anciennes routes sahariennes, les alliances tribales résonnent au-delà des frontières tracées par les puissances coloniales. En cela, André Bonamy fut moins un simple administrateur qu’un témoin lucide et, peut-être, un visionnaire oublié.


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